Le Yoga est-il un sport ?

Le Yoga est-il un sport ?

En décembre 2020 le ministre des sports en Inde reconnaissait le yogasana comme « pratique sportive de compétition » et déclare, miroitant les jeux olympiques, et reprenant Swami Vivekananda : « le YOGA est le cadeau de l’Inde au monde, YOGASANA est un cadeau au monde du sport. »

Aujourd’hui beaucoup ne voient pas le problème, certains y verront une contradiction, d’autres y voient une insulte qui n’aide en rien.

On appréciera la différence entre Yoga et Yogasana, à savoir : la pratique posturale du yoga, qui apparaît comme telle avec le tantrisme et la branche des Hatha Yogi vers le 12e siècle. Les postures que l’ont trouvent avant cette époque étaient alors considérées comme des pratiques d’austérité (Tapas) tel des sacrifices où le corps est contraint. L’asana n’était autre que l’assise; la position prise pour méditer.

On gardera en tête :

  • que beaucoup de maître spirituels, sanskritistes et yogi, d’aujourd’hui, et d’hier comme S. Vivekananda, ne pratiquent pas les postures (asana)
  • que l’Inde, dans sa quête de reconnaissance, profita d’un élan mondial pour le culturisme dans les années 20/30, pour réintroduire, grâce à l’ingéniosité de certaines grandes figures comme T.Krishnamacharya, la pratique posturale du yoga comme accessible à tous,
  • qu’avant cela, les Hatha yogis étaient considérés, notamment par l’empire britannique, comme des mendiants peu recommandables, confondus avec les fakirs et craints par les indiens eux-mêmes. Des ascétiques renonçants, parfois mercenaires, pratiquants encore les sacrifices pour certains.
  • que depuis démonstrations, photos et compétitions de postures existent en Inde,
  • que cette confusion avec le sport ne devrait donc pas être vues comme venant de l’esprit pervers et ignares des occidentaux, mais venant bien de l’Inde elle-même, et que l’occident en retour, a contribué, n’en déplaise à Narendra Modi, à l’engouement du Yoga en Inde aujourd’hui, et à une part importante de son tourisme. 
  • que N. Modi est un Hindou nationaliste radical qui, en utilisant le yoga pour servir ses idéaux, aimerait bien nous faire oublier que, bien qu’étroitement lié à l’hindouisme du fait de la caste des Brahmanes, le Yoga est un Darshana : un courant philosophique au même titre que le Samkhya qui lui est lié, et qui lui, est totalement athéiste. Durant les millénaires qui ont façonné le yoga, on trouve divers courants spirituelles autres que l’hindouisme; les Sramanas, le Jaïnisme, le bouddhisme, le soufisme, et de la religion Ajivika aujourd’hui disparue. Le Yoga n’appartient pas à l’hindouisme.

Depuis l’utilisation du Yogasana en Inde, et son exportation comme pratique accessible à tous, voilà maintenant un siècle :

  • le mot Yoga, utilisé à mauvais escient, est devenu, souvent par ignorance, la désignation une nouvelle forme d’aérobic, et même parfois venant de l’ancien français « desport », d’amusement.
  • nos sociétés basées sur le capitalisme en ont crée un business lucratif – un produit de consommation. Ceux ayant le plus d’interêt à cela ne se sentant nullement concernés par cette utilisation à l’encontre des principes même du Yoga.
  • « enseigner le yoga » est devenu une profession rémunérante où l’on ne choisit plus ses disciples, mais où l’on compte ses followers. Beaucoup le voient comme un choix de carrière dans l’industrie du fitness, utilisent les réseaux pour obtenir des tenues, bijoux ou autres en l’échange de placement de produit, proposent des retraites pour se faire des vacances, des séances de somnolence qu’ils appellent méditation et des formations de plus en plus courtes alors qu’eux-même n’y comprennent pas grand chose. Les plus sincères quant à eux, se voient forcer de répondre aux exigences des élèves devenus des consommateurs exigeants et pressés si ils veulent en vivre, ou comprendre la contradiction et s’imposer une ligne de conduite qui leur est propre, sans grand apport financier – le choix est cornélien.
  • Même en Inde c’est devenu un business rempli de charlatans aux réajustements et à l’enseignement douteux, qui profitent de la crédulité de certains, et où l’on trouve même des formations pour devenir guru. Il ne suffit pas d’être indien pour être un bon enseignant.

La définition du mot « Sport » dans le Larousse donne : Activité physique visant à améliorer sa condition physique. Si l’on s’arrête à cela, alors oui, la pratique des asanas peut être considérée comme un sport. Le concept étant que les pratiques plus subtiles telle que le pranayama ou la méditation se font plus favorablement dans un corps sain, exempt de maladies et de déséquilibres. Il s’agit de recréer le lien avec le plus grossier de nos koshas ; Pancha Kosha, le corps physique pour accéder au suivant, prana-maya kosha, le corps énergétique, qui donnera accès au suivant etc…

Les bienfaits du Yogasana sur notre organisme, ont été à maintes fois prouvés, au même titre que toute pratique sportive d’ailleurs. Même réduit à cet aspect, le Yogasana aura l’avantage de ne pas travailler le corps en déséquilibre comme le tennis, le golf, le jogging ou autre. Travaillant le gainage, donc en profondeur, plutôt qu’avec les muscles superficiels, permettant de soutenir les articulations. Un yoga dynamique renforcera le coeur par son aspect cardio. Une respiration synchronisée équilibrera le système nerveux et amènera cohérence cardiaque, renforçant l’ensemble.

Doit-on donc s’offusquer que beaucoup pratiquent le Yogasana sans aucune conscience que ce n’est que la porte d’entrée vers une quête spirituelle ? Pas sûr… pourquoi leur en priver ?

D’autant que parmi les millions de pratiquants de Yogasana, une partie pour sûre sera transformée; dans l’idéal, doucement mais sûrement avec le temps, intégrant petit à petit une nouvelle vision, de nouvelles habitudes et une curiosité croissante. 

Certains partiront à la recherche d’une communauté, d’une spiritualité, voir d’une religion, et s’y perdront peut-être…, d’autres se tourneront vers la philosophie et l’étude des textes indiens, d’autres plus volontiers vers la psychologie et les neurosciences, d’autres encore vers la quête des facultés de précognition, l’intuition et l’aspect ésotérique. Quelque soit le chemin pris, et d’où qu’ils partent, ceux-là vont dans la bonne direction ; celle des prises de conscience. 

Un débutant inconscient aujourd’hui peut, dans 15 ans, contribuer avec justesse à la transmission, pour son plus grand bien et celui de ceux qui l’entourent. C’est pour eux que nous avons le devoir de transmission.

Quel enseignant aujourd’hui a commencé à donner des cours en parfaite connaissance et compréhension des textes, et des multiples aspects qu’implique le Yoga ? 

Nous ne sommes pas des acharya, simplement des pratiquants avec un peu d’avance.

Les connaissances du Yoga sont si vastes et l’esprit humain si limité. Plus on en sait, plus on se rend compte qu’on ne sait rien. 

À l’image de Krishna, envoyé sur terre pour aider à la préservation de l’harmonie (Dharma), le yoga a une infinité de visage, et peut être perçu de maintes façons car dans les yeux de celui qui l’étudie. Vision qui s’éclaircie au fil des années de pratique et d’étude, offrant une compréhension toujours plus fine. C’est l’affaire d’une vie, de plusieurs même. 

Le Yoga n’est pas un dogme et aucun livre ne vous apprendra tout ce que vous devez savoir dessus de manière claire. Les datations des textes sont confuses, les courants sont multiples et se contredisent parfois, les traductions du sanskrit « adaptables », les exagérations courantes, les textes sont parfois en langage codé, car le secret du yoga se mérite. Vous devez enquêter et chercher vos propres réponses. Vous pouvez apprendre des techniques, qui vous mèneront graduellement à la cessation du brouhaha de votre mental, de vos interprétations, de vos conditionnements, voir à vivre l’enstase un bref instant. Mais le reste est une quête solitaire qui ne s’apprend pas, mais se révèle.

Malgré l’apparente accessibilité du yoga à notre époque, le nombre grandissant d’indianistes, et de sanskritistes occidentaux, l’accès aux textes et la compréhension par la science des composantes, même ésotériques, du Yoga, d’autres difficultés sont apparues, propres à notre époque, lui gardant précieusement son statut nécessaire de recherche laborieuse. 

« Parmi des milliers de personnes, peut-être qu’un atteindra la perfection; parmi ceux qui s’efforcent et même ceux parvenu à l’accomplissement, à peine un me connaîtra réellement. » Krishna dans la B.G (7.3)

D’après T.Krishnamacharya, un système de yoga posturale complet devrait combiné trois aspects du vinyasa krama ; vinyasa chikitsa (l’approche thérapeutique), vinyasa sakti (l’augmentation de la force vitale – ujjayi et les bandhas) et vinyasa adhyatmika (l’aspect confiance/sacrifice qui amène au plan plus subtile), 

Même si réduit à son aspect le plus grossier ; l’aspect thérapeutique, on peut se demander si le Yogasana comme « pratique sportive de compétition » est bien celui issu du Hatha (impliquant kria, pranayama, méditation..) ou simplement le Yoga Fitness, qui aura peu de chance d’éveiller quoi que ce soit, à part l’ego et des blessures, et s’approprie des codes qui le ne concernent pas.

Alors oui il semble irrespectueux de confondre Yoga, et même Yogasana, et sport, « de compétition » de surcroit. De se voir inviter sur des pages « Nama’Stay Fit » ou proposer des « masterclass pour réussir dans le business du yoga », comme il est irrespectueux d’avoir une cuvette de toilette à l’effigie de Krishna même si on n’est pas hindouiste. 

Mais qui blâmer pour cela ?

Tout le monde n’est pas apte au Yoga dans sa profondeur. C’est un chemin pour tenter de voir les choses dans leur lumière véritable, de déchiffrer le sens, s’il existe, des émotions et des tourmentes de l’existence en prenant sa propre vie pour champ d’expérience. C’est prendre du recul, sans cesse veiller, au risque de laisser émerger quelques questions bouleversantes sur notre existence. Soyons réalistes, tout le monde n’est pas prêt à cela, n’a pas le temps ou les capacités d’y parvenir. 

Tant mieux si la pratique du Yoga limitée à la pratique des asanas et un peu de pranayama thérapeutique, permet à beaucoup de se sentir mieux – c’est déjà bien à une époque où le niveau de concentration se limite à quelques minutes. Laissons le Yoga leur mettre sur la route l’enseignant qui les réveillera, et leur chuchoter qu’il y a plus à découvrir pour peu qu’on s’en donne les moyens. 

Gratitude à tous les pratiquants sincères, devenus enseignants ou pas, qui luttent à leur manière, tels des guerriers de lumière contribuant à la transmission même imparfaite, en permettant à d’autres, par leurs partages, de toujours mieux comprendre, d’éveiller leur curiosité, d’ouvrir des portes, de se questionner. Merci à tous ces chercheurs spirituels des temps modernes, vivant eux-même au coeur du désordre, luttant contre l’accélération ambiante en étudiant une science qui va à contre-sens, accueillant les joies et les difficultés d’une pratique consistante pendant une longue période de temps. Leur rôle est grand.

« Ne pas instruire celui qui est mûr, c’est gaspiller un homme.

Instruire celui qui n’est pas mûr, c’est gaspiller sa parole. » Confucius

Le Yoga a su s’adapter de nombreuses fois, et même se réinventer, dans le chaos grandissant d’une époque (Kali Yuga) pour ne pas disparaître – Gloire à lui. 

Aujourd’hui, il y a plus de personnes, de toutes origines, qui étudient avec sincérité le Yoga dans le monde, qu’il y en avait avant le 20è siècle en Inde, réjouissons-nous.

Le yoga fait partie de l’héritage de l’Inde, mais appartient à l’humanité.

#DharmaTushti